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La Vague d’Hokusai, les deux faces sacrées d’une même peur

La vague d'hokusai , les deux faces sacrées d'une même peur

Ces œuvres qui nous dévoilent — #2 La vague d'Hokusai, les deux faces cachées de la peur -

il y a un paradoxe étrange autour de la Grande Vague de Kanagawa d’Hokusai. Elle nous présente les deux faces sacrées d’une même peur.

C’est une image de danger : une masse d’eau gigantesque se dresse au-dessus de trois embarcations fragiles, son écume se déploie comme des griffes prêtes à saisir les hommes et tout semble annoncer le basculement. 

Et pourtant, la Vague d’Hokusai est l’une des images les plus apaisantes au monde. On l’accroche dans les chambres, les espaces de méditation, les bibliothèques, les cabinets de thérapie.
On la contemple pour retrouver du calme : il y a  ce bleu, ce fameux bleu de Prusse qu’Hokusai a importé d’Occident et qui donne à l’œuvre cette intensité si reconnaissable, presque hypnotique. Et puis il y a cet aspect décoratif, cette élégance graphique qui séduit immédiatement l’œil. C’est peut-être aussi pour cela que nous aimons tant cette image : avant même d’en saisir le sens profond, elle nous charme.

Comment une image qui semble représenter une catastrophe imminente peut-elle produire un tel effet ? Depuis longtemps, quelque chose m’interroge dans cette œuvre comme si elle contenait une vérité que nous percevions intuitivement sans toujours parvenir à la nommer.

Peut-être parce que la Grande Vague met en scène non pas une seule impermanence mais deux – Comme la mise en scène de deux faces sacrées d’une même peur !

La vague : notre finitude vue de très près

La première est celle que nous remarquons immédiatement :
la vague.
Elle est immense, instable, imprévisible. Elle ne représente pas la mer dans son ensemble. Elle représente cet instant particulier où tout peut changer.
Une maladie, une séparation, un deuil, un vieillissement soudain du corps. Une certitude qui s’effondre.

Elle est l’expérience intime de l’impermanence.
Elle est ce moment où nous comprenons que rien ne nous appartient vraiment, que tout peut être transformé ou perdu.
Les embarcations semblent minuscules face à elle comme nous le sommes parfois face aux événements de notre propre existence.

Hokusai ne cherche pas à adoucir cette réalité. Il la peint dans toute sa puissance.

Le_Mont_Fuji_derrière_la_rivière_Minobu_de_S._Hokusai_(exposition_Fukami,_Paris)_

Le Fuji : l’autre visage du changement

Et puis, au loin, presque caché entre les creux de l’eau, apparaît le mont Fuji. On pourrait croire qu’il représente l’inverse de la vague : la stabilité contre le chaos, l’éternité contre l’éphémère.

Mais lorsqu’on regarde de plus près, cette lecture devient moins évidente. Le mont Fuji n’est pas un rocher immobile.
C’est un volcan.
Une montagne née du feu et des bouleversements de la terre.

À l’époque d’Hokusai, sa dernière éruption importante remontait à un peu plus d’un siècle seulement. Il dormait, mais chacun savait qu’il appartenait aux forces capables de transformer le paysage.

Ce mont aussi est impermanent. Simplement, il évolue dans un autre rythme.Alors que la vague appartient au temps humain (celui de la minute, du jour, de la vie), le mont Fuji appartient lui, au temps des cycles de la nature (celui des générations et des siècles passés). 
Dans la tradition japonaise, le Fuji est un lieu sacré. Depuis des siècles, on gravit ses pentes comme on accomplit un pèlerinage. Non parce qu’il serait séparé du monde vivant, mais parce qu’il rappelle la présence d’une dimension plus vaste que nous.
La vague et le Fuji ne sont donc pas deux contraires.
Ils sont deux manifestations d’une même réalité.

L’une nous montre le changement lorsqu’il nous traverse.
L’autre nous montre le changement lorsqu’il nous dépasse.

Le détail que l’on finit par voir

Puis un détail apparaît : la courbe de la vague, la silhouette du Fuji.
Les deux formes se répondent.

La montagne semble être la version lointaine, apaisée et silencieuse de ce qui, au premier plan, surgit avec violence.
Comme si Hokusai avait dessiné deux fois le même mouvement : une première fois sous la forme de ce qui nous menace, une seconde fois sous la forme de ce qui nous guide.

L’une s’élève depuis la mer.L’autre depuis la terre.
L’une est mouvement.
L’autre semble au repos.
Pourtant, leur géométrie secrète les relie comme si la peur et le sacré provenaient d’une même source.

 

Artiste_s'installant_pour_peindre_le_mont_Fuji_-_Hokusai_preparatoire_Guimet_1

Pourquoi cette image nous apaise

Peut-être est-ce là le secret de cette œuvre.
Si elle nous apaise malgré sa violence, ce n’est pas parce qu’elle nie le danger.
C’est parce qu’elle le contient dans une vision plus vaste.
Nous ne regardons jamais la vague seule. Nous regardons toujours la vague et le Fuji ensemble. La finitude et quelque chose qui lui donne sens.
Le temps court d’une vague et le temps long d’une montagne. 
L’être humain et le monde plus vaste auquel il appartient.

L’œuvre nous plonge ou nous hisse dans  l’impermanence, nous faisons partie d’elle.
Et cette idée, paradoxalement, peut être profondément réconfortante car une fois que l’on cesse d’exiger que tout demeure, l’existence devient moins un combat qu’une traversée ou un chemin, entre naissance et mort. 

Hokusai face à sa propre vague

Lorsque Hokusai réalise cette estampe, il a environ soixante-dix ans*. Il se surnomme alors « le vieillard fou de peinture ». Dans ses écrits, il affirme qu‘il lui faudrait encore plusieurs décennies pour parvenir à dessiner chaque point ou trait vivant.

Cette pensée me touche toujours beaucoup car elle ne parle pas de perfection. Elle parle d’élan. D’un homme conscient de sa propre finitude et qui continue de créer.

Hokusai était shintoïste. Pour lui, la nature n’est pas un simple décor : chaque montagne, chaque vague, chaque arbre peut abriter une force sacrée. Le monde n’est pas séparé du divin, il en est l’expression directe. Ainsi, la vague n’est pas seulement une menace ou une métaphore : elle est habitée, vivante, presque animée d’une intention. Et le Fuji, montagne sacrée par excellence, devient le symbole d’une permanence à laquelle l’homme peut se relier, même face à sa propre disparition.

Comme si lui aussi vivait entre la vague et le Fuji. Entre la conscience de sa disparition future et l’appel d’une œuvre qui le dépasse.

Ce que cette œuvre te dévoile

Ce que cette estampe peut révéler, c’est peut-être cette tension qui nous habite tous : la peur de mourir, mêlée à un désir profond, presque contradictoire, d’atteindre cette impermanence — de s’y abandonner plutôt que de la fuir.

Et tout cela se joue sous nos yeux. Au premier plan, le quotidien de simples pêcheurs, happés par une vague immense. Au loin, un mont qui ne bouge pas, qui ne craint rien, et qui nous ramène au sacré.

La vague et la montagne ne sont pas séparées. La peur et l’éveil ne le sont peut-être pas non plus.

À toi de contempler

Tu peux télécharger le protocole de contemplation gratuit — un guide simple pour t’installer face à cette image et observer ce qu’elle réveille en toi. 

Protocole de contemplation à télécharger

*Hokusai meurt en 1849. C’est un travail de la fin de sa vie. Il travaille aux Trente-six vues du mont Fuji, entre 1830 et 1834

Sources : 
Beaux arts mag

France Culture

 

Pionnière en approche sensible de l'art, elle est cheffe de projet de la Voix sensible de l'art au sein de la Team des arts irisés.

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